Ce soir-là, quand je suis arrivé au club, je faisais à peu près la même tête que le slip de bain de Cédric au Cap d’Agde quand il a compris qu’il ne serait pas obligé de se jeter dans la mer : en d’autres termes, je jubilais.
« Coach, coach, que j’ fais au coach pour ceux qui ne suivraient pas, vous allez être fier de moi !
_ Ah, Patate…? Vous avez enfin réussi à résoudre un diagramme de mat en 2 ? s’enquit-il en jetant un regard contrarié à la part de pizza qu’il était obligé de délaisser pour me répondre.
_ Non, non, pas encore… Mais j’y travaille, m’empressai-je d’ajouter. En fait, je parlais de la prochaine ronde d’interclubs. On joue contre Nancy, et ils sont nuls !
_ Comment ça, nuls ?!

_ Ben oui, ils sont derniers ! Derniers de ligue 2, vous vous rendez compte ? Même qu’ils ont dû virer l’entraîneur et embaucher un vétérinaire, rapport aux 11 chèvres qu’il y a sur le terrain. On est sûrs de gagner !
A ce moment là, le coach prit la même tête que quand on lui annonce qu’il n’y a plus de mousse au chocolat de Jean à l’Open.
_ Vraiment, Patate, quand on croit que vous touchez le fond, en fait vous creusez encore… Vos prochains adversaires, c’est Nancy STANISLAS, pas LORRAINE ! Ils sont super forts ! Vous allez vous faire laminer, piétiner, écrabouiller !
Il engloutit son dernier morceau de 4 saisons (l’hiver je crois) avant de saisir un petit carnet et un stylo.
_ Bon, pour une fois, vous n’êtes pas complétement inutile. Vous m’avez donné une idée pour l’Open. Je note : « penser à dire à Jean de mettre au menu de la purée en plat du jour et de la compote pour le dessert. »

 

Pour couronner le tout, j’étais loin d’aligner mon équipe type. D’abord, Fred, mon attaquant vedette (pas l’ex Lyonnais, l’autre), avait été réquisitionné à l’étage du dessus (au sens propre). Ensuite, j’appris le samedi que Jean-Pierre s’était claqué à l’entraînement et qu’Alexis était indisponible. J’en étais réduit à errer d’un barrage de gilets jaunes à un autre pour trouver des joueurs en mesure de bloquer l’armada nancéienne lorsque j’appris qu’heureusement, Moussa et Sylvain acceptaient de remplacer les deux susnommés au pied levé, sans gilet, mais, rassurez-vous, habillés quand même.
Comme d’habitude, je sus trouver les mots pour galvaniser mes coéquipiers : « Messieurs, vous êtes priés de vous faire massacrer dans la bonne humeur. J’accepte par avance toutes les propositions de nulle, pas la peine de venir m’emmerder me le demander. Et rappelez-vous : on perd ensemble, et on perd ensemble ! »

Au coup d’envoi, on comprit, à l’instar de François, que ça n’allait pas être une partie de plaisir : nous rendions tous ou presque entre 300 et 400 points à nos adversaires. Pourtant, la première période fut à peu près équilibrée, au sens où après la première heure de jeu, personne n’avait encore perdu. Le premier à s’incliner fut François. Puis, Vincent, Paul et les autres. Enfin je veux dire : Alex, Sylvain, Cumali et Christophe. Mesdames, si vous croisez l’ami Christophe dans un dancing, passez votre chemin. Certes, il ne manque pas de qualités (plus exactement, il en avait une en plus), il sait prendre des initiatives, et même passer à l’offensive, mais visiblement il n’aime pas le roque.
Ne restaient donc que 3 joueurs sur le terrain, dont Moussa, qui d’après les commentateurs, fut même en position d’inscrire son but. Las ! Il pêcha dans la finition, s’emmêla les pinceaux et finit par perdre. A ses côtés, Chedy mouilla le maillot dans son style combatif en courant après tous les ballons comme un Ocampos, ce qui signifie « mort de faim » en argentin. Je crus même l’espace d’un instant qu’il avait entrevu l’ouverture lorsque je le vis avec la banane, avant de réaliser qu’il l’avait sortie pour la manger. Lui non plus ne fut pas récompensé de ses efforts, Caïssa est une sal… e bête.

Je prends 8, j’en ôte 7, j’en retiens 1. Oui, celui-là, vraiment je le retiens. Réussir à tenir la nulle contre un 1900 pendant près de 80 coups et finir par perdre dans les prolongations de la prolongation en jouant quasiment le seul coup qui perd alors que la moindre mazette aurait joué instantanément les coups qui font échec, c’est peu ou prou faire preuve de la même lucidité que Ginola lors de France – Bulgarie 93, qui préféra se dépêcher de centrer plutôt que de partir en vacances aux USA avec ses petits camarades de jeu en bleu.

Bilan final : un cuisant 8-0 pas tout à fait mérité. Mais pas le temps de s’apitoyer : je donne rendez-vous à mes vaillants coéquipiers dans 15 jours à Metz pour une nouvelle branlée rencontre d’anthologie !

 

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Le seul jeu qui appartienne à tous les peuples et à toutes les époques, et dont nul ne sait quel dieu l’a apporté sur terre pour tuer l’ennui, pour aiguiser l’esprit, pour stimuler l’âme. Où commence-t-il, où finit-il ?   « Le joueur d’échecs » (1943) de Stefan Zweig